Le jour, d'après...
Fred Sabourin

Carnets, photos, récits, poèmes, voyages
critiques cinéma, coups de torchons,
éditos, culture, soliloques en tous genres...
"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
Phare des Poulains. Belle-Ile en
mer.
C’est un peu comme retrouver un visage aperçu trop brièvement au cours d’une vie. On se souvenait de la voix, mais les détails s’étaient effacés, seuls demeuraient les mots essentiels.
Mieux : l’idée. « C’était dans un autre livre, il y avait des photos, je ne sais plus… Ca parlait de Doisneau et Cendrars, une rencontre entre ces deux personnalités, il y avait de
belles photos en noir et blanc et des extraits de l’écrivain… »
Rouge de confusion devant le libraire, la scène a été répétée puis finalement on s’est tu. Gardé pour soi la honte de ne pas avoir écrit sur le moment la citation perdue.
Presque oublié, le voilà qui surgit tel un rocher inattendu, une saillie littéraire revenue du diable vauvert. Page 105. Cette fois-ci c’est certain : même le numéro de la page restera dans
le souvenir. Pourtant, il s’en est fallu de peu. Pas de rendez-vous fixé avec ce livre, juste la découverte d’une librairie – pardon : un « lieu littéraire » - aux dires de la libraire elle-même, fière d’en rajouter devant ce qu’elle a sans doute pris pour un bo-bo. Erreur. Je tenais L’Homme foudroyé
de Blaise Cendrars en édition poche daté 1965, pour une ridicule pincée d’euros. Les livres de poche des années soixante sentent bon le vieux livre, la tranche est rouge (souvent), et il n’y a
pas de quatrième de couverture, stratégie commerciale pour faire acheter (ou rejeter) un livre. Le nom de l’auteur et le titre doit suffire.
Puis vint la lecture, avide. Une histoire de légionnaires d’abord, puis Marseille, les calanques, un lieu pour écrire. Cendrars n’en couchera que trois lignes, dit-il. Et voici
pourquoi :
« Un écrivain ne doit jamais s’installer devant un panorama, aussi grandiose soit-il. J’avais oublié cette règle. Comme Saint Jérôme, un écrivain doit travailler dans sa cellule. Tourner
le dos. On a une page blanche à noircir. Ecrire est une vue de l’esprit. C’est un travail ingrat qui mène à la solitude. On apprend cela à ses dépens et aujourd’hui je le remarque. Aujourd’hui je n’ai que faire d’un paysage, j’en ai trop vu ! « Le monde est ma représentation ». L’humanité
vit dans la fiction. C’est pourquoi un conquérant veut toujours transformer le monde à son image ».
Voici donc, comme le temps, l’extrait retrouvé. Il ne sera désormais plus perdu. Et il accompagnera, digne, les paysages auxquels il serait pourtant dommage de tourner le dos.
Avant d’écrire, cela s’entend.