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Le jour. D'après fred sabourin

12 millions d’élèves, et toi, et toi, et toi…

6 Septembre 2014 , Rédigé par Fred Sabourin Publié dans #Lettres à ...

 

 

L’année dernière à pareil époque, j’étais tombé par hasard lors d’une promenade en ville sur la boîte à musique rose bonbon d’où jaillit une danseuse en tutu montée sur ressort et qui tourne sur elle-même. Cette boîte, offerte le jour de tes deux ans, a donné lieu à un texte qui a jaillit lui aussi, mûri cependant pendant plusieurs jours avant de le mettre en ligne sur ce blog. Il a occasionné énormément de commentaires, la plupart en privé, et une franche émotion chez certains lecteurs (et lectrices). J’en fus à la fois sincèrement étonné tout autant que content. Au fond je crois que c’était la première fois que je publiais quelque chose d’aussi personnel et véridique, et c’est sans doute ce qui a touché un certain public.
 

 

Cette année, je ne tombe pas pour l’instant sur quelque chose qui ferait à la fois l’objet d’un cadeau pour ton troisième anniversaire, et m’inspirerait un quelconque texte à l’instar de celui de septembre dernier. Je ne me force pas, laissant le hasard, les coïncidences faire leurs œuvres. Si quelque chose doit venir, ça viendra. Et l’émotion suscitée se traduira, peut-être, par quelque chose d’écrit.

 

Cette année, en fait, le cadeau c’est plutôt toi qui me le fais. Tu viens de rentrer à l’école. La première école, celle qu’on appelle « maternelle ». Celle que des ayatollahs sectaires d’une prétendue égalité hommes-femmes érigée au frontispice de ministères sur la rive gauche parisienne voulaient récemment gommer, pour remplacer par je ne sais quelle expression vidée de sens. Toi, tu t’en fiches comme de tes premiers chaussons, et tu étais très contente d’y aller, à l’école maternelle, en petite section (noté de l’acronyme « PS » sur la feuille à l’entrée de ta classe… Epatant…).

 

Ce matin-là, dans le petit matin frais et ensoleillé de septembre, l’été enfin revenu, nous t’avons donc accompagné à l’école. Pour la première fois de ta vie, et sûrement pas la dernière. Ta petite main dans ma grosse pogne, l’autre dans celle, plus fine, de ta mère. Avec un tee-shirt que tu avais choisi (de couleur rouge avec un éléphant imprimé dessus, pour ceux qui pensent encore que seuls le rose et le bleu caractérisent les mômes), et tes chaussures usées par le goudron de la crèche. « C’était bien la peine d’acheter des souliers chics BCBG en cuir d’une grande marque anglaise », me suis-je dit…
 

« Ralentir : école ! » Disait un humoriste habillé en salopette à rayures et tee-shirt jaune : on allait quand même pas y aller en courant… Nous y sommes donc allés en marchant normalement, si tenté que désormais le mot « normal » revête encore une certaine normalité, justement. A l’entrée, nous n’étions pas les seuls, mais, comme beaucoup, nous étions en avance. J’ai donc eu tout le loisir de regarder d’un œil amusé le portail peint en blanc, ajouré d’une grille, d’une hauteur d’environ un mètre cinquante. « C’est symbolique », ai-je pensé, me souvenant de la porte en ferraille peinte en vert sapin qui m’avait accueilli 38 ans plus tôt dans une école maternelle du Poitou. C’était en 1976, la fameuse année de la sécheresse, millésime fabuleux pour certains vins. Ce portail je m’y suis souvent par la suite agrippé en hurlant, vociférant, pleurant et même vomissant pour ne pas le franchir. Tes débuts à l’école ont donc été très différents des miens, même si, symboliquement, nous t’avons vus pleurer au moment où nous allions te quitter.

 

Des pleurs il y en avait beaucoup, ce matin-là dans cette petite école maternelle, et il y avait beaucoup de papas, de mamans et de doudous pour essuyer toutes ses larmes de chagrin. Pensez-donc ! l’école… Qui sait où cela conduira ?

 

Puis nous avons franchi de nouveau le portail, et chacun est parti vers ses activités. J’aurais aimé attendre encore un peu vous voir si une cloche sonnait, annonçant le début officiel des activités. Je ne crois pas qu’il y ait de cloche dans ton école. Ou alors ce n’est pas celle qu’on imagine… Souvent, dans la journée, j’ai pensé à toi me demandant ce que tu pouvais faire pendant que je gagnais laborieusement ma croûte qui est aussi la tienne. J’avais peur, sincèrement, que cela ne se déroule pas bien, j’imaginais aussi les plus grands terrorisant les plus petits comme ça avait été le cas à mon époque. Bref : je m’inquiétais comme on peut s’inquiéter ce jour-là de façon paternaliste. Le soir ta mère est venue te chercher, et tu as fait une colère de tous les diables :  tu ne voulais pas partir de l’école… Ça te passera.
 

 

Finalement, le cadeau surprenant il est là : j’avais tout imaginé sauf ça. Je me sentais fier, au fond, de cette journée pour toi et pour moi. C’était une vraie journée de rentrée scolaire : le ciel était bleu azur, le soleil brillait mais sans chaleur excessive, les marronniers sur la place perdaient leurs feuilles et leurs marrons. Les cartables sentaient le neuf. Les habits aussi. Les rues étaient encombrées de voitures, d’enfants courants en tous sens et d’adolescents comparant leurs téléphones en ricanant bêtement (pléonasme). Voilà, tout était « normal ». 12 millions d’élèves venaient de retourner « à l’usine », certains pour la première fois (sans trop le savoir) d’autres peut-être pour la dernière fois (sans s’en douter).

 

 

Vous étiez 12 millions, mais je me sentais, moi, seul au monde avec toi, « en serrant dans ma main tes petits doigts ».

Ma fille, mon enfant : merci pour ce moment.

 

 

 

 

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