Lundi 9 juillet 2007

                                                              les dames de nage


       Je peux voir la canopée comme des vagues immobiles auxquelles seul le vent de la montagne donne une vie de mer sombre. Il traîne des brumes alanguies que le soleil levant finit toujours par enflammer. Au delà il y a un grand fleuve et bien au delà, la mer, la vraie, l’infinie, qui se dessine parfois comme un trait de lumière pour souligner l’indéfini du ciel. J’aime cet endroit comme une escale de paix. Je suis un égaré ayant décidé de se poser, de rester là dans chaque instant des souffles. J’écoute l’oiseau, un chant sur la page de silence. A la fin du jour il y a celui des voix de la vallée, isolées comme des notes échappées. J’apprends l’attente, celle de l’instant, celle de la pluie, des jours à venir, de la nuit, de la première étoile, celle du feu pour les repas et réchauffer les soirs. J’attends sans impatience, en vivant l’instant comme une éternité. Ajouté à ce bonheur, il y a l’inattendu de cette vie là-haut, les coups de vent soudains qui annoncent l’orage. Il y a une plainte rugueuse des écorces blessées, un bavardage précipité du feuillage sous les ailes sombres des nuages, et je me régale d’un poignard de feu, derrière les voiles d’eau. Il me semble que ces instants-là ne peuvent finir. Tous les soirs avant la noyade solaire, quand l’ombre du petit sycomore s’étire en géant, je m’assois sur le tronc couché qui barre le sentier. J’ai alors, comme le veilleur, le sentiment de garder un territoire.


         Bernard Giraudeau, Les dames de nages, Métaillé, 2007.


 

par Fred Sabourin publié dans : voyage, voyage...
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Mercredi 4 juillet 2007

                            ... et une paille dans le verre de menthe ...

(fable réaliste)

        Bistrot « l’Espiguette ». Le QG rouennais délaissé provisoirement pour cause d’expatriation dans la capitale des Gaules. Samedi après midi. Nuageux mais pas de pluie. Donc beau temps sur la Normandie.
Elle accompagne son père, jeune papa trentenaire en basket. Où est la mère ? Elle fait les soldes, ou elle est soldée par un divorce récent (qui sait ?). Il a pris une grenadine taille XXL. Une paille plantée entre les glaçons. Elle a une menthe à l’eau, des glaçons, qu’elle laisse tomber par terre, car « c’est trop froid », et une paille aussi. Cette petite fille a deux problèmes : ses pieds ne touchent pas par terre, ce qui lui donne l’occasion de poser la question à son père : « quand est-ce que je pourrais toucher par terre avec mes pieds ?». L’enfance n’étant pas une science exacte, la réponse du père est  évidente : « je ne sais pas, un jour, bientôt ». L’autre problème, c’est la taille du verre, et la paille : elle n’a qu’un coude, il en faudrait deux pour que la petite puisse boire sans tordre la dite paille. De ses petites mains, elle s’empare du flacon (un demi litre, faut-il le rappeler ?), et ajuste la distance paille – bouche – verre, non sans fierté. Plus rien n’existe autour d’elle que le « slurps » et « gloups » de la menthe à l’eau qui disparaît peu à peu. Ce que les ingénieurs et les pères ne peuvent résoudre, le génie enfantin des petits le réalise. C’est ça, le pragmatisme en marche : les pieds par terre (ou presque), et la tête dans ciel. La paille ? Dans la menthe...

par Fred Sabourin publié dans : émerveillement
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Lundi 2 juillet 2007

                                                          Symphonie en sous sol

     Salut à toi le Maghrébin, salut à toi le chauffeur, salut à toi le Portugais, salut à toi le technicien, salut à toi la tête de Turc, salut à toi la caissière, salut à toi le clandestin, salut à toi le Chinois, salut à toi le balayeur, salut à toi le rayonneur, salut à toi l’Africain, salut à toi l'endormi, salut à toi l’éboueur, salut à toi le Bohémien, salut à toi le jeune stagiaire, salut à toi le Brésilien, salut à toi la Tzigane, salut à toi le socialiste, salut à toi l’Indien, salut à toi le révolutionnaire, salut à toi le trotskyste, salut à toi le Pakistanais, salut à toi le voyageur, salut à toi la prostituée, salut à toi le Libanais, salut à toi le routard, salut à toi le Porto-Ricain, salut à toi le travelo, salut à toi le clodo, salut à toi l’Américain, salut à toi le camionneur, salut à toi l’Israélien,  salut à toi le facho, salut à toi le rachitique, salut à toi la fashion victim, salut à toi le maraîcher, salut à toi le boulanger, salut à toi la jeune maman, salut à toi l’adolescent, salut à toi l’animateur, salut à toi l’homme de couleur...

(il est 5h30, le métro d’une grande ville du Rhône résonne de Français-qui-se-lèvent-tôt)

 

par Fred Sabourin publié dans : étonnement
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