Jeudi 8 octobre 2009 4 08 /10 /2009 10:45
Port de Barrosa (ou de Barroude) 2534m


Lorsqu’en mars et avril 1938, les troupes nationalistes, prenant Barbastro, investissent par le sud la partie est de l’Aragon et le nord-ouest de la Catalogne, l’armée républicaine espagnole se replie vers le nord. Adossée à la frontière, elle va, dans la « bolsa » de Bielsa (« la poche de Bielsa ») opposer une résistance héroïque, acharnée, ingénieuse pendant près de trois mois, jusqu’en juin. Dès le mois d’avril est organisé l’exode des civils : en une petite dizaine de jours, plus de 4000 républicains, habitants des vallées proches laissant tout derrière eux, vont former une colonne ininterrompue à travers « la frontera », la frontière franco-espagnole, matérialisée par l’imposante et apparemment infranchissable muraille des Pyrénées. Ils vont pourtant escalader ce mur par plusieurs cols devenus célèbres pour les randonnées pyrénéennes transfrontalières : Port d’Ourdissetou, Port de Bielsa, Port Vieux et Port de Barroude (ou de Barrosa). 8000 combattants militaires et miliciens, vont résister à une armée franquiste de 15000 hommes, appuyés par l’aviation allemande et italienne. Il semblerait, selon une source de la Vallée d’Aure, que ces derniers aient, dans un geste offert aux civils, attendus le dernier passage de la frontière d’un soldat républicain, dans la nuit du 15 au 16 juin 1938 vers 4h du matin, pour bombarder davantage la « bolsa de Bielsa ».

Port de Bielsa (2425m)

en descendant sur le Port Vieux (2300m)


C’est sur ces chemins qu’est née l’idée d’un guide de randonnées thématiques, alliant le plaisir de la marche, l’admiration des grands et beaux espaces pyrénéens et l’histoire. Car si le promeneur, marcheur, randonneur emprunte aujourd’hui ces chemins bien balisés, cairnés, où il est finalement difficile de se perdre et où la sécurité est assez simple à assurer, il n’en a pas toujours été de même. Aujourd’hui, dans les Pyrénées, lors d’une randonnée, il est extrêmement facile de franchir la frontière, voire de la suivre une journée entière par la ligne des crêtes, tantôt en France, tantôt en Espagne.
En 1938, puis ensuite pendant la seconde guerre mondiale, beaucoup de réfugiés espagnols d’une part, et d’évadés de France d’autre part, y ont parfois laissé la vie, en voulant gagner la liberté.
C’est tout l’objet de ce projet dont voici aujourd’hui, bien modestement, le premier épisode. Peut-être un jour prochain, si le bébé grandit et trouve un œil et une oreille intéressée auprès d’un éditeur, pourrons-nous randonner « utile », ou du moins en gardant à l’esprit ces témoignages d’histoire et de vie (rassemblés dans de nombreux livres, dont celui d’Emilienne Eychenne : « Les Pyrénées de la Liberté ; les évasions par l’Espagne, 1939-1945 », Privat 1998), et la beauté des paysages face auxquels l’homme se sent petit et qu’il doit approcher avec tout le respect et l’humilité due aux espaces de montagne, qui ne lui sont que rarement favorables.
En cheminant sur ces sentiers, au départ de l’Hospital de Parzan, et par la suite sur les chemins frontaliers empruntés pendant une semaine, je pensais à tous ceux-là : hommes, femmes, vieillards, enfants, malades, blessés, soldats réguliers, miliciens, réfractaires au STO, Juifs, pilotes tombés en zone occupée, futur résistant... Avec des moyens rudimentaires, et sans avoir le nez en l’air comme le fait le randonneur d’aujourd’hui équipé en quechua, ils ont franchis la frontière, attendue depuis longtemps, espérée autant que crainte. Certains y sont parvenus, d’autres non. J’ai la chance d’y être arrivé à chaque fois. Et si nous pouvons le faire aujourd’hui librement, c’est grâce à eux.
Hasta la victoria siempre !
(A suivre… )



Hourquette de Cap de Long (2900m)



Port de Campbieil (2596m)


du Port de Bielsa au Port Vieux (crête frontalière ; au fond : la crête du Cirque de Troumouse)


Lacs de Barroude, 2355m


Lacs de Barroude, 2355m


Port d'Urdiceto, 2403m

Par Fred Sabourin - Publié dans : montagne
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Mercredi 7 octobre 2009 3 07 /10 /2009 12:58

                                               Le Petit Nicolas

 Maxime Godart, Laurent Tirard dans Le Petit Nicolas (Photo)


de Laurent Tirard. France, Belgique 2009. 1h30. Distributeur : Wild Bunch. Avec : Maxime Godart ; Valérie Lemercier ; Kad Merad ; Sandrine Kiberlain ; François-Xavier Demaison…

 Kad Merad, Maxime Godart, Valérie Lemercier, Laurent Tirard dans Le Petit Nicolas (Photo)

Chouette ! le petit Nicolas est de retour, et sur les écrans de cinéma ! Chers amis spectateurs nous allons pouvoir nous régaler de tartines au beurre d’Alceste, un super copain qui est gros et qui mange tout le temps. On va pouvoir profiter des largesses du papa de Geoffroy qui est très riche. Si Agnan enlève ses lunettes, on pourra enfin lui taper dessus (parce que sinon, on ne peut pas). Eude nous donnera des coups de poing sur le nez, car il est très fort, Eude. Joachim nous parlera de son petit frère qui est né il n’y a pas longtemps, et Clotaire ira au piquet, car c’est le cancre que toute la classe aime bien, même la maitresse.
Papa et maman vont pouvoir se fâcher et puis on ira se promener dans la forêt, et le bouillon nous dira : « regardez-moi dans les yeux », et c’est même pour ça qu’on l’appelle le bouillon, parce que dans le bouillon, il y a des yeux. On ira jouer au terrain vague, et on fera plein de bêtises, parce qu’on aime bien ça les bêtises avec les copains.
Voilà résumé en quelques mots les aventures du petit Nicolas, pour ceux qui par hasard n’auraient pas fait partie des lecteurs juvéniles – et même au-delà – des histoires inventées à la fin des années 50 par René Goscinny et Jacques Sempé. Le succès, que dis-je, l’adhésion féroce de ceux qui ont lu au moins une fois une page de cette formidable revue de l’âge bête, était difficile à imaginer ailleurs que sur les pages des petits livres de poche écornés qu’on se prête en douce pour mieux rire des farces de son enfance, et retrouver l’odeur de la bonne nostalgie des craies sur les tableaux noirs et les encriers.
Laurent Tirard, auteur inspiré de Mensonges et trahisons, et de Molière, s’empare d’un mythe, avec tous les risques attenant à l’exercice. Quoi de plus légitime pour les aficionados d’en attendre beaucoup, au risque d’être déçu ? Il ne ménage pas ses efforts, Laurent Tirard, pour tenter de faire passer sur écran et donc visible par tous un véritable monument de l’imagination franco-française : costumes, décors, accessoires, ameublement, style, rien ne manque, tout y est pour nous plonger dans cette enfance soit disant dorée qui sentait bon la torgnole facile et les punitions scolaires où tailler les oreilles en pointe semblait encore le plus doux des châtiment…
Valérie Lemercier & Kad Merad font eux aussi beaucoup d’efforts pour sembler crédibles dans le rôle de papa-maman, mais n’y parviennent jamais réellement, allez savoir pourquoi. C’est surtout le petit Nicolas lui-même qui frôle l’erreur de casting, pourquoi diable avoir choisi un petit bonhomme à tête d’ange pour incarner un professionnel de la bêtise organisée, à la gouaille si caractéristique de son père réel, René Goscinny ?
L’adaptation des dialogues par Alain Chabat & Grégoire Vigneron laisse parfois échapper quelques morceaux de bravoure, mais ne parviennent pas à effacer la bêtise principale du film lui-même : celle d’extraire de l’imaginaire collectif un héros singulier qui aurait sans doute dû rester entre les pages de livres qui l’avaient enfanté, où leurs auteurs, véritables potaches eux, semblaient s’amuser au point d’en oublier d’être adulte.
Le petit Nicolas sait ce qu’il fera quand il sera grand : il veut faire rire.
Alors vivement qu’il reste enfant en étant adulte, c’est encore là qu’il est le mieux.
Et nous avec.


 François-Xavier Demaison, Sandrine Kiberlain, Laurent Tirard dans Le Petit Nicolas (Photo)


 Maxime Godart, Laurent Tirard dans Le Petit Nicolas (Photo)

Par Fred Sabourin - Publié dans : chronique cinéma
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Jeudi 17 septembre 2009 4 17 /09 /2009 18:22
 Grégoire Leprince-Ringuet, Robinson Stévenin, Robert Guédiguian dans L'Armée du crime (Photo)

« Dans la vie, il y a deux types d’hommes : ceux qui se couchent, et ceux qui résistent ». Empruntée à Péguy, cette citation illustrerait à elle seule le nouveau film de Robert Guédiguian, L’Armée du crime, sur les écrans depuis le 16 septembre. Ce ne serait pas le plus faible des compliments pour ce film qui, s’emparant de l’histoire méconnue et pourtant héroïque des partisans de 1943-1944, tente avec succès de décrire les « tempêtes sous un crâne » qui ont pu agiter les cerveaux du réseau Manouchian dans une lutte armée à mort, pour la liberté et la vie.

Balayons d’emblée la question très contemporaine donc anachronique et irrésolue du « qu’aurions-nous fait à leur place ? » pour se consacrer à l’essentiel. Avaient-ils choisi le bon combat ? Comment ces immigrés, réfugiés, juifs polonais, républicains espagnols en exil, hongrois et arméniens, pacifistes, se sont-ils retrouvés les armes à la main pour des actions coups de poing qui semèrent la panique et la fureur dans les rangs de l’Allemagne nazie ? Comment ces hommes et femmes, dont certains caressaient la vie à pleine main (ils avaient presque vingt ans, Aragon dira d’eux qu’ils « donnaient leur cœur avant le temps »), aux préoccupations si éloignées du terrorisme et du crime, ont-ils pu se retrouver justement à tuer… pour la liberté ?

C’est le paradoxe que cherche à montrer Guédiguian dans L’Armée du crime. A plusieurs reprises il place ses héros malgré eux en situation de commettre l’imparable, et ils le commettent ! Froidement, sûrs d’eux, sûrs aussi qu’en cas de captivité, ils seraient torturés à mort par ceux qui voulaient leur tête mais pas avant d’avoir parlé. Mais il montre dans le même temps – dans la beauté du film -  les tergiversations du chef de réseau, le fameux Missak Manouchian, qui prend immédiatement conscience du choix éthique à résoudre rapidement. C’est sans doute au fond de la personnalité de ce poète réfugié arménien, qui a déjà vécu l’extermination de sa propre famille lors du génocide, au fond du cœur de cet homme amoureux fou de la vie et de sa femme, des images et des mots, que la réponse se love. De la difficulté à vivre sous le joug oppressant d’un ennemi déterminé, le poète donne un titre à ce mal de vivre général et à la privation de la liberté : il lutte, et avec lui luttent vingt deux hommes et une femme pour la vie. Au prix de cette dernière même, à l’issue d’une arrestation, de tortures et d’un procès que les chefs allemands voulaient « exemplaire » contre ces « terroristes ».
Terroristes qu’ils n’étaient pas, puisque ne prenant aucun goût à leurs sales besognes qu’ils accomplissaient par devoir, sans se poser la question de l’héroïsation éventuelle qui en découlerait.
Le statut de héros ne viendra qu’avec la mort, et avant elle cette lettre laissée à Mélinée, « l’orpheline » à qui Manouchian écrit une dernière lettre poignante, au point d’écrire « je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand ». Il y a là également un piège à éviter : celui de la récupération christique que de bons catholiques et néanmoins collaborateurs s’empresseront de faire. Cette « lettre à Mélinée » sublime l’horreur de ce qui fut vécu et reste à vivre en acte de sacrifice et d’amour sans précédent, ou presque.

Le cinéma de Robert Guédiguian n’est pas uniquement fait de reconstitutions historiques : son engagement pour la lutte dépasse celle de la seconde guerre mondiale et l’épisode singulier de « l’affiche rouge ». Interrogé sur le pourquoi d’un tel film, il répond sans tarder : « il y a encore aujourd’hui des luttes à accomplir, quotidiennement, dans notre pays : il nous faut peut-être nous investir dans ces luttes ». Le lecteur pro-gouvernemental peut s'arrêter là.


Des luttes à poursuivre, oui, et collectivement s’il-vous-plaît. De même que Manouchian fut engagé pour fédérer les actions isolées dans un seul et même groupe, à cause de sa tempérance, sagesse et courage, de même aujourd’hui la lutte ne peut surgir que d’un sursaut collectif, où chacun abandonnerait l’eldorado précaire de son pavillon de banlieue (avec garage et écrans plats) pour s’insurger à bon escient contre les injustices flagrantes et les horreurs d’un système qui chaque jour broie un peu plus le plus faible, le plus fragile, le plus malade, le plus étranger.


 Robert Guédiguian dans L'Armée du crime (Photo)

Immigrés, réfugiés, avec leurs gueules de métèques et leurs noms difficiles à prononcer, ces vingt trois du réseau Manouchian, « nos frères pourtant » dira Aragon, vingt trois « amoureux de vivre à en mourir, vingt trois qui criaient la France ! en s’abattant », ont lutté avant de se coucher dans la mort, pour que nous puissions un jour nous réveiller dans le lit de la vie.
Non pas par fascination de la mort elle-même ni le plaisir de tuer, mais pour l’amour de la liberté et le prix de la vie.
Insoumis.


 Simon Abkarian, Robert Guédiguian dans L'Armée du crime (Photo)


 Simon Abkarian, Robert Guédiguian dans L'Armée du crime (Photo)



 Simon Abkarian, Robert Guédiguian dans L'Armée du crime (Photo)


Par Fred Sabourin - Publié dans : chronique cinéma
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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /2009 20:03



"Souvent, (le soir), pour s'amuser, les hommes d'équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers
qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire glissant sur les gouffres amères"

Charles Baudelaire, revisité



Par Fred Sabourin - Publié dans : regarde-la ma ville
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Jeudi 20 août 2009 4 20 /08 /2009 13:29
Grotte de Casteret (2800m), massif Gavarnie - Mont Perdu


Le corps encore ensommeillé et endolori des affres du sac à dos hissé la veille peine à se mettre en route. Pour l’instant il ne s’agit que de sortir du duvet froissé, cocon protecteur sous la toile de tente posée là, façon bivouac, sans nulle autre assistance que l’appréciation du lieu et le coup d’œil inquiet à l’horizon de la météo nocturne. Quand enfin l’horizontal rejoint la position verticale, pour cette alliance journalière qui doit nous conduire ailleurs, toujours plus loin et – si possible – plus haut, alors l’œil se met lui aussi à reprendre vie. Et l’esprit !


Vignemale sortant des nuages, depuis le Balaïtous (3144m)

Des ombres et de la lumière jaillissent alors, ou parfois se montrent plus discrètes et inattendues comme au sortir de cette grotte de Casteret derrière la brèche de Roland, dans ce décor fantasmagorique et de science-fiction du côté espagnol. Il nous vient alors d’autres images, lunaires celles-ci. Et ce n’est pas le trépied du Balaïtous qui nous contredira, camarade.


Balaïtous (3144m)

Le soleil a rendez-vous avec la lune, et surtout avec les montagnes et les nuages, haleine d’Hercule sur l’olympe frontalière – nous ne quitterons jamais cette ligne du partage des terres – tantôt épaisse comme l’humide fraîcheur et moiteur qu’elle apporte ; tantôt légère comme une « mousse de rayons » (salut Arthur ! ). Sortir de l’ombre pour entrer dans la lumière, et y rentrer de nouveau. A l’image de l’aube fraîche à quelques mètres maintenant des premières roches de l’Ossau, dans ce fameux virage du col de Suzon, avant d’attaquer l’ultime pente qui fait basculer vers un autre univers…


Col de Suzon (2145m)

Nous ne savons plus si le jour recommence ou si le jour finit, si le crépuscule approche ou si l’aurore va déchirer le ciel, peindre et caresser la roche de sa chaleur nourricière, comme pour un acte charnel d’une matrice régénérante.


Lac d'Aule (2042m)

Nous ne savons plus quelle heure il est, ni quel jour nous sommes. Nous avons l’unique certitude d’être vivant et d’être là, tout juste toléré, comme des mendiants de passages, l’enfer succédant toujours au paradis sur ces pentes (in)hospitalières.

Glacier d'Ossoue, massif du Vignemale (3298m)


Massif Gavarnie - Mont Perdu depuis le refuge de Baysselance


depuis l'abri Michaud, dernière halte avant le Balaïtous


Par Fred Sabourin - Publié dans : montagne
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