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Le jour, d'après...
Fred Sabourin

Carnets, photos, récits, poèmes, voyages
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"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
un samedi soir, sur la terre
Si (et seulement si) l’amitié était une prostituée, le ridicule serait son maquereau. C’est la saison des enterrements. De vie de garçon, et, parité oblige, de vie de jeune fille. Celle qui se tient dans le hall de la Fnac ce samedi en fin d’après midi, a tout pour se brouiller avec ses « meilleures amies ». Elles lui ont concocté un accoutrement de poissonnière qui serait tombée dans une usine de bonbons : des bottes de pêcheur « made in Normandie », un débardeur rose, une casquette léopard, des flons-flons, des paillettes, un maquillage adapté au ridicule de la situation. Elle gesticule et chante des chansons paillardes devant un public indifférent, ou curieux, c’est selon. Une femme « mûre » vient lui demander « ce qu’elle fait là ». Les copines regardent la scène, prennent des photos, et gloussent, comme il se doit. Ne croyez pas que cette dernière remarque est sexiste. Il en serait de même avec des croque-mort de vie de garçon…
Qu’est-ce qu’elle fait là, en effet, est la vraie question. Parmi les réponses possibles, une s’impose : elle enterre ce qu’elle croyait être une amitié de dix ou vingt ans avec ses « meilleures copines ». Un samedi après-midi. Devant tout le monde. En bottes de caoutchouc. Et une bonne dose de patience et de sens de « l’humour », qui a toujours raison du ridicule. Une affaire de goût, et une question de persuasion.
Quelques instants plus tard, mon livre en main (« Les Dames de nage », de Bernard Giraudeau), je m’installe dans une sorte de QG, « l’Espiguette », un rade sympathique de la place St Amand. On ne pouvait trouver ce jour-là meilleure appellation pour une petite place bordée de maison style classique XVIIIè siècle (une anomalie architecturale à Rouen). A côté de la table où le tavernier m’apporte une bière locale, un jeune couple BCBG, 20 ans d’âge. Chemise « Ralph Lauren », mocassins « Todd’s » pour lui. Débardeur « fashion », jean moulant « Gap », boots à talons pour elle, jolie brune au débit de paroles mitraillette. Ils grillent clopes sur clopes, des « Davidoff », bien sûr, et s’embrassent comme si ils allaient se quitter pour toujours. Je n’y peux rien, la table est si proche que j’entends leur conversation, malgré l’absorption de mon livre. Tout y passe, les révisions de partiels pour lui (économie, il apprend des plans « par cœur », car « ça peut servir ». Un fin stratège...), la future soirée à la fac est aussi au programme (pour elle). Passe une jolie blonde qui entre dans le bar. Il la suit des yeux. Elle le suit des yeux suivant des yeux la belle étrangère, la rivale. Alors le dialogue change de tonalité. On la sent plus dominatrice, piquée au vif par le réflexe masculin par excellence : regarder dans l’assiette du voisin à peine servi. Elle n’est pas braquée, mais tente de montrer que c’est elle qui lui accorde le privilège de former un couple. Elle décide, il exécute. Ils sont amoureux, c’est sûr. Mais ils sont jeunes et beaux. Le risque est grand. Elle le défie. Il veut lui caresser le bras dans un geste tendre de rattrapage, très masculin aussi. Elle recule sur sa chaise : « non, lâche-moi », dit-elle, dans une vraie-fausse colère qui cache des sentiments de triomphe. La joute verbale et tactile dure quelques instants. Nouvelles bières (Monaco pour elle). Cigarettes. Ils s’embrassent, penchés sur leur table, mais c’est encore elle qui décide si le matador en est digne ou non. Nouvel accident : portable qui vibre. « Céki ? ah ouais, salut ! Té où ? Trop bien… ! Là ? J’suis avec mon amoureux (qui allume une nouvelle cigarette). Bah j’sais pas, kel heure il est… Ouais, dans une demi-heure ça va ? Non, mais j’vais rejoindre les filles dans pas très longtemps en fait. Ok, à toute ! » Portable sur table. Il interroge du regard, mais ne dit rien. « Etienne », dit-elle. Un bref silence. Ils se racontent leurs débuts, un dialogue sur « MSN ». « Ca a duré une heure, jusqu’à minuit », dit-elle. « A minuit, je t’ai dit : c’est mon anniversaire. Tu as répondu : bon anniversaire alors. J’te kiffais déjà… ». Il a les yeux qui sortent du crâne, la langue se déroule sur la table du bistrot et avoue ne pas trop se souvenir de tous les détails. Les garçons sont « ça comme ». Téléphone, pour lui. Il raccroche vite. Elle ajoute : « j’aurais jamais cru qu’on puisse un jour sortir ensemble… ». C’est l’estocade. Le public applaudit la passe de cape. Le soleil brille dans l’arène, comme dans un livre d’Hemingway, où il est question de mourir l'après midi.
Dans mon esprit, je tourne et retourne la réflexion de la demoiselle, et je pense : « moi, si ».
(PS : impossible de prendre une photo, la proximité m'aurait fait passé pour un vulgaire paparazzi...)
impressions soleil couchant
« Si j’étais peintre », dit l’enfant ce soir là, en mordant dans son jambon-beurre-salade, sur les quais de Seine… « Si j’étais peintre », je referais le coup de Monet, mais au soleil couchant. « Si j’étais peintre, je serais impressionniste ».
Il suffirait de presque rien, peut-être un peu de temps et de talent. De la peinture et de l’eau aussi. De la patience, parfois. De l’amour, tout le temps. Il suffirait de presque rien : juste être impressionné par le ciel, entre deux bouchées de melon. Contempler le ciel des yeux délavés par l’hiver. Le printemps a séché le reste.
On ne peut être peintre sans pinceaux. Avec les doigts peut-être ? Les ciels normands sont aussi beaux que les yeux qui les contemplent. L’enfant plonge les siens dans ceux de celle qui cherche la faille dans le cœur en hiver, et voit renaître la vie après la mort.
Impressions soleils couchant. Sous le pont Flaubert, coule la Seine, et les amours. En technicolor. Respirez, vous êtes vivants…
Le Scaphandre et le Papillon
de Julian Schnabel. France, 1h52. Scénario : Ronald Harwood, d’après le livre de Jean-Dominique Baudy. Pathé Distribution. Avec : Mathieu Amalric ; Emmanuelle Seigner ; Marie-José Croze ; Anne Consigny ; Patrick Chesnais…
Par les temps qui courent, être ému au cinéma par un film faisant l’éloge de la beauté libérant l’immobile, peut apparaître comme incongru. D’aucuns pourront qualifier cela de naïf, ou sentimental. C’est pourtant l’impertinence du Scaphandre et le Papillon qui fait sa pertinence. Comment en effet montrer, et même filmer, le gouffre qui sépare l’esprit de Jean-Dominique, que tous ses amis appellent « Jean-Do », et son corps devenu un poids mort et lourd, insensible, après un accident vasculaire cérébral ? Comment filmer l’abîme qui le sépare désormais des autres, si ce n’est avec sensibilité et imagination, deux qualités que Julian Schnabel, Américain, a réussi a marier sans fausse note. « Jean-Do », journaliste en vogue, charmeur, séducteur, sans accroc, est victime d’un syndrome rare, ce qui n’a rien pour le rassurer : il est victime d’un « locked-in syndrome », autant dire qu’il est tétraplégique mais que toutes ses fonctions vitales continuent de fonctionner. Mémoire, émotions, pensées, envies… et surtout : imagination. Il ne peut bouger qu’une paupière, qui va devenir sa voix, ses émotions, ses phrases et même son écriture. Grâce à un livre (Le Scaphandre et le Papillon, de Jean-Dominique Baudy, histoire vraie de cet homme décédé en 1997 quelques jours après la sortie du livre), Jean-Do s’évade, imagine, reconstruit le fil de sa vie qui jusqu’ici n’avait été qu’éclats et sans soucis (ou presque).
A ce jeu, il faut saluer la performance des acteurs, dont Mathieu Amalric, très impressionnant, sobre et figé dans la grimace du jour de l’accident. Marie-José Croze campe une orthophoniste patiente et émue à l’idée d’inventer un nouveau mode de communication avec se patient pas comme les autres. Emmanuelle Seigner, l’ex femme et mère des trois enfants de Jean-Do, revient sur les traces d’un passé visiblement douloureux entre eux. Et puis il y a « l’écrivain », Anne Consigny, qui, telle une sainte religieuse dévouée passe tout son temps au chevet de Jean-Do, égrenant l’alphabet pour former les bons mots qui serviront à l’écriture.
Julian Schnabel, grâce à une caméra et à des plans quasi paralysés, nous met à la place du malade. Le spectateur est en effet à la place du malade la première moitié du film, ce qui créé une sorte de malaise. On aimerait se lever ou parler, nous aussi. Mais on y arrive pas. Et on en souffre.
Ni plaidoyer pour l’euthanasie (le désir de mourir est balayé dès le début par l’orthophoniste déclarant à Jean-Do qu’il y a des gens qui l’aiment et prient pour lui, alors pas question de mourir), ni sensiblerie mièvre à coup de violons (l’émotion n’est jamais exploitée, elle est naturelle), Le Scaphandre et le Papillon est tout simplement une invitation au voyage intérieur, avec celui qui semble en être le prisonnier, mais en réalité le premier à nous ouvrir la porte. Il pourrait bien, vraiment, nous faire passer de l’immobilisme à la libération, grâce à l’art et la beauté de l’imagination. Une palme d’or, en quelque sorte…

le coup du lapin
A la Poste de Rouen, rue Jeanne d’Arc, au décor délicieusement désuet (style pompidolien), deux guichets d’ouverts, seulement, et une file d’attente d’une dizaine de personnes. On attend plus, pour gagner un peu. Heureusement, un présentoir pourvu de papiers à lettre et de cahiers d’écriture fournit une occasion de s’évader un moment, grâce à une petite fille qui ne ménage pas ses talents de séductrice pour amadouer sa mère.
Elle a choisi, après moult réflexions, un cahier à couverture animalière. Un lapin. Franchement, elle hésitait avec les zèbres, ou les vaches. Mais c’est le lapin qui l’emporte. Elle sert le cahier dans ses bras, couverture vers l’extérieur, et se tourne vers sa mère, d’un regard qui supplie l’achat impulsif et tendre. La mère en question a les mains chargées d’enveloppes, du genre faire-part. Elle semble aussi chargée d’impatience, partagée par les victimes de la réduction du temps de travail, qui attendent aussi. La petite fille négocie l’intérêt de ce nouveau cahier, à quelques encablures des grandes vacances, dans lequel, à n’en pas douter, elle couchera ses pensées naissantes, les esquisses de dessins qui deviendront peut-être de futurs chefs-d’œuvre. Les secrets de vacances, les chagrins d’école. La vie d’une enfant de son âge quoi. Après tout, elle a bien le droit de rêver, dans la ville de Corneille et Flaubert.
A force de regards tendres et envieux, elle finit par emporter le marché : la mère dit « oui » au cahier neuf, couverture animalière. Le petit public a envie de pousser un « ouf » de soulagement.
Le coup du lapin, certes, mais il permet de sortir du clapier la tête haute : la demoiselle a gagné le cœur des clients impatients d’acheter leurs timbres, dont l’un d’entre eux se dit qu’au fond, l’essentiel est d’écrire entre les lignes. Grands carreaux. Marge à gauche.