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Le jour. D'après fred sabourin

Printemps pourri, temps superbe (drôle de guerre)

23 Mars 2020 , Rédigé par F.S Publié dans #l'évènement, #rural road trip, #drôle de guerre

Printemps pourri, temps superbe (drôle de guerre)

Temps superbe, silence de mort et concert d’oiseaux. Par-delà les champs et les fossés, de jeunes hérons nous narguent de leurs becs pointus montés sur eschasses. La douceur du printemps fait naître les premières feuilles sur nos arbres : marronniers en bourgeons fraîchement éclos, buissons ardents, frémissement végétaux sortis des prés jaunis par les fleurs de pissenlits. Mon dieu que la campagne charentaise était belle aujourd’hui ! Comme le fleuve, jeune femme printanière déjà lascive qui retrouve peu à peu son lit après les pluies des dernières semaines d’un hiver dégoulinant. Cette veine paresseuse dans laquelle on aimerait tant se coucher, ce lit d’un printemps qui nous fait un bras d’honneur, un bras d’horreur. Nom de dieu que la terre nous fait payer cher nos errements, nos excès, nos erreurs. « Dieu nous assiste jusque dans nos folies. Et quand on lève le poing pour le maudire, c’est encore lui qui nous soutient le bras » écrivait Bernanos dans Sous le soleil de Satan. Mais nom de dieu que ne lui a-t-on fait depuis tant d’années pour mériter ça ? Fallait-il que nous soyons ivres d’accélérations épileptiques dans un monde devenu totalement fou au point que nous n’ayons pas vu venir le coup de frein si brutal ?

La camionnette blanche de l’épicerie solidaire du pays ruffecois fend l’air doux des routes qui serpentent, près de la Charente, entre Mouton et Verteuil, jusqu’à Barro, dans ces lieux où le fleuve, encore juvénile, prend son temps, benaise, serpente entre les champs, les saules, les peupliers, les lavoirs, les hameaux et les bourgs. On aimerait tant se rouler dans l’herbe parsemée de fleurs de pissenlit, de pâquerettes, sentir cette odeur d’herbe fraîchement coupée près des maisons de Barro qui se serrent les unes aux autres, car elles ont encore un peu froid le matin et cherchent à se rassurer entre elles. Tout le monde est frileusement derrière ses murs, ses portes, mais fenêtres ouvertes comme pour fuir ce confinement, cette retraite forcée dont chacun comprends bien qu’il s’agit maintenant d’une question de vie ou de mort. Mais de qui, de quoi, au juste ? Cette privation de liberté orchestrée par ceux-là mêmes qui, dans d’irresponsables décisions tranchèrent dans le vif d’une santé privatisée, nous ordonnent désormais de rester à la maison après nous avoir enjoint de nous mettre en marche.

Fenêtres ouvertes, masques sur le nez, la camionnette avance vers son destin dans une odeur de fleurs des champs et de gel hydroalcoolique : la mission de rejoindre ceux qui n’ont rien, ou si peu. Ils ont vu, à la télévision, le spectacle désolant de ceux qui stockent pâtes et papiers toilette – à croire qu’ils craignent que le virus s’attrape par leur derrière  - mais eux ne peuvent, faute de moyens, se ravitailler aux mêmes étales. Las ! La camionnette va vers eux, à défaut qu’ils aillent vers ceux qui les ont rejetés dans ces recoins sois disant perdus de Charente…

C’était, aujourd’hui, parmi les plus beaux coins de France à parcourir, et les tours du château de Verteuil en témoignent à travers les siècles ; il fallait pour cela prendre le risque de la solidarité. La seule liberté qui nous soit encore permise. Elle seule demeurera. Le reste – tout le reste – est déjà mort.

Drôle de guerre.

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