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Le jour. D'après fred sabourin

Un dimanche à Voisey

1 Octobre 2017 , Rédigé par F.S Publié dans #littérature

Un dimanche à Voisey

Un dimanche, cela ne se voit guère dans le paysage. Ce repos hebdomadaire imposé à nos vies (ou réclamé par elles), cette parenthèse ouverte et refermée entre le samedi et le lundi, les plantes, les arbres, les forêts, les animaux l’ignorent. Seuls les chiens, aux jours de la chasse, doivent sentir le dimanche à cette agitation qui prend leurs maîtres, tôt dès l’aube. Quand j’arrive à Melay, la place est noire de monde. Je m’arrête un instant au café, près de l’église, sans autre raison que de me mêler à cette foule dominicale, à la fumée des cigarettes, au bruit des conversations. Je commande une Suze, mon apéritif préféré, parce qu’il est amer et jaune et qu’avec son goût de gentiane, j’y puise l’illusion de boire la saveur des montagnes. Je profite de cette pause pour ôter mon imperméable. Le ciel semble entièrement dégagé à présent, le soleil est haut, le jour est encore chaud en cette fin du mois d’août. Je repars, traversant les rues où par les fenêtres entrouvertes passe l’odeur des rôtis du dimanche. Plus loin, à quelques kilomètres, il y a un village, Voisey. Je m’arrêterai pour déjeuner ou manger un sandwich car je n’ai pratiquement rien mangé depuis vingt-quatre heures. (…)

À Voisey, je m’installe dans l’unique café de l’endroit qui fait aussi tabac et restaurant. Je commande un sandwich, une bière. Puis je m’installe pour écrire et prendre quelques notes. Il est deux heures de l’après-midi. Des paysans consomment encore au comptoir. Dans la deuxième salle, des jeunes jouent aux flippers. Ils y joueront tout l’après-midi, dans un ennui mêlé de rires, comptant les heures. Il y a là toute la faune habituelle d’un village. Curieusement, les cheveux longs sont en minorité. Chacun est vêtu avec goût, parfois avec recherche. Deux gilles, égéries probables de la bande, regardent dans le vide au-dessus de leur verre de bière. J’essaie de deviner qui sont ces jeunes, à leurs gestes, leurs mots, leur apparence. (…)

De temps à autre, ayant remarqué que je l’observe, l’un d’eux m’observe à la dérobée, à son tour. Un peu plus tard, il se lèvera, viendra droit vers moi, se penchera sur mon épaule pour voir ce que j’écris. J’ai déployé sur la table ma carte d’état-major. Il me demande si je suis géomètre, si je travaille par ici. « Non, lui dis-je. Je me promène. Je marche à travers la France et j’écris ». – À travers toute la France ? – Oui. – Depuis longtemps ? – Deux semaines environ. – Et après, où allez-vous ? – En Méditerranée ». Je lis dans ses yeux l’incrédulité. « Mais qu’est-ce que vous faites dans la vie ? – Je suis écrivain. Je regarde, je vis, j’écris. Comme à présent. – Alors, par exemple, vous allez parler de nous, ici, dans votre livre ? ». J’hésite à répondre. Comme s’il devinait mes pensées, il ajoute : « Je ne vois pas ce que vous pourriez écrire sur Voisey. Ici, il n’y a rien. On ne fait rien. On s’ennuie le dimanche. – Eh bien, j’écrirai sur l’ennui du dimanche à Voisey ». Il a un rire bref et retourne à sa table. Et l’ennui, le verre de bière qu’on tourne sans arrêt entre ses mains, les brèves sorties sur la place, le retour vers les flippers illuminés, le retour sur la place, le retour au comptoir, le silence avec les yeux fixes, des sourires lointains éclairant les visages sur une chose qu’on voudrait drôle, une autre bière commandée, un autre verre tournée entre les mains, le juke-box, la place, la terrasse, le comptoir : un dimanche à Voisey.
 

Jacques Lacarrière, Chemin faisant. 1000 kilomètres à pied à travers la France. (1977, Arthème Fayard).

Un dimanche à Voisey
(c) Laurent L.

(c) Laurent L.

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