Emprisonner la lumière, capturer le temps, exiler les sentiments, se fondre (presque) dans la grisaille de la ville. Un jeudi soir sur la terre.
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Le jour, d'après...
Fred Sabourin

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"Fais de l'obstacle la matière
même de ton action"
(Marc Aurèle)
Emprisonner la lumière, capturer le temps, exiler les sentiments, se fondre (presque) dans la grisaille de la ville. Un jeudi soir sur la terre.
Impossible de résister. L'été "pourri" a néanmoins un avantage. Il rend la lumière exceptionnelle. Sans texte pour l'instant (à venir). Plaisir des yeux. Plaisir d'esthète. Lugdunum s'endort, le feu au ciel. Le noir aux joues.
... et une paille dans le verre de menthe ...
(fable réaliste)
Bistrot « l’Espiguette ». Le QG rouennais délaissé provisoirement pour cause d’expatriation dans la capitale des Gaules. Samedi après midi. Nuageux mais pas de pluie. Donc beau temps sur la Normandie.
Elle accompagne son père, jeune papa trentenaire en basket. Où est la mère ? Elle fait les soldes, ou elle est soldée par un divorce récent (qui sait ?). Il a pris une grenadine taille XXL. Une paille plantée entre les glaçons. Elle a une menthe à l’eau, des glaçons, qu’elle laisse tomber par terre, car « c’est trop froid », et une paille aussi. Cette petite fille a deux problèmes : ses pieds ne touchent pas par terre, ce qui lui donne l’occasion de poser la question à son père : « quand est-ce que je pourrais toucher par terre avec mes pieds ?». L’enfance n’étant pas une science exacte, la réponse du père est évidente : « je ne sais pas, un jour, bientôt ». L’autre problème, c’est la taille du verre, et la paille : elle n’a qu’un coude, il en faudrait deux pour que la petite puisse boire sans tordre la dite paille. De ses petites mains, elle s’empare du flacon (un demi litre, faut-il le rappeler ?), et ajuste la distance paille – bouche – verre, non sans fierté. Plus rien n’existe autour d’elle que le « slurps » et « gloups » de la menthe à l’eau qui disparaît peu à peu. Ce que les ingénieurs et les pères ne peuvent résoudre, le génie enfantin des petits le réalise. C’est ça, le pragmatisme en marche : les pieds par terre (ou presque), et la tête dans ciel. La paille ? Dans la menthe...
le coup du lapin
A la Poste de Rouen, rue Jeanne d’Arc, au décor délicieusement désuet (style pompidolien), deux guichets d’ouverts, seulement, et une file d’attente d’une dizaine de personnes. On attend plus, pour gagner un peu. Heureusement, un présentoir pourvu de papiers à lettre et de cahiers d’écriture fournit une occasion de s’évader un moment, grâce à une petite fille qui ne ménage pas ses talents de séductrice pour amadouer sa mère.
Elle a choisi, après moult réflexions, un cahier à couverture animalière. Un lapin. Franchement, elle hésitait avec les zèbres, ou les vaches. Mais c’est le lapin qui l’emporte. Elle sert le cahier dans ses bras, couverture vers l’extérieur, et se tourne vers sa mère, d’un regard qui supplie l’achat impulsif et tendre. La mère en question a les mains chargées d’enveloppes, du genre faire-part. Elle semble aussi chargée d’impatience, partagée par les victimes de la réduction du temps de travail, qui attendent aussi. La petite fille négocie l’intérêt de ce nouveau cahier, à quelques encablures des grandes vacances, dans lequel, à n’en pas douter, elle couchera ses pensées naissantes, les esquisses de dessins qui deviendront peut-être de futurs chefs-d’œuvre. Les secrets de vacances, les chagrins d’école. La vie d’une enfant de son âge quoi. Après tout, elle a bien le droit de rêver, dans la ville de Corneille et Flaubert.
A force de regards tendres et envieux, elle finit par emporter le marché : la mère dit « oui » au cahier neuf, couverture animalière. Le petit public a envie de pousser un « ouf » de soulagement.
Le coup du lapin, certes, mais il permet de sortir du clapier la tête haute : la demoiselle a gagné le cœur des clients impatients d’acheter leurs timbres, dont l’un d’entre eux se dit qu’au fond, l’essentiel est d’écrire entre les lignes. Grands carreaux. Marge à gauche.