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                                                             ... Fred Sabourin

           

Bloc-notes, photos, articles, chroniques, éditoriaux, poèmes, carnets de voyages, essais...
                             (depuis le 9 février 2006)

 

 

"Fais de l'obstacle la matière même de ton action"

(Marc Aurèle)

     

Samedi 7 avril 2007

                                                             des livres, des mots


        Une personne, dont je tairai le nom mais ce n’est pas trop difficile car elle s’est abritée derrière l’anonymat, m’écrivait récemment dans un mail ses impressions partagées quant à la contemplation des « petites choses de la vie », cette « mode actuelle de s’attendrir sur le quotidien des gens de peu, de sorte qu’il faudrait que tous ces écrivains et chansonniers  s’associent dans une sorte de club des joies simples ». Je cite.
Répondant à cet inconnu masqué par un pseudo et une adresse mail fantoche (dois-je encore préciser qu’il peut s’agir d’un féminin ?), « que j’étais bien d’accord avec lui (elle), mais que je n’obligeais personne à venir lire ces textes sur mon blog », il (ou elle donc) me répondait de nouveau que c’était « la simple curiosité qui le (la) poussait à venir le visiter ». Dont acte.
La curiosité : c’est au nom de cette même maladie que je m’autorise à décrire, par le biais d’histoires simples, ces bouts de phrases saisies au vol, ces images, véritables  passagères clandestines et sans papiers tombant dans l’œil du piéton « lambda » ou du cycliste urbain. Ces instantanées ou ces tranches de vie qui ne me laissent pas indifférent, au nom même de cette curiosité maladive et au sens de la mise en scène de ce qui reste, d’ordinaire, invisible. Le spectacle du monde, pour être emphatique. Ou, reprenant les mots de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges : « je suis le seul spectateur de cette rue. Si je cessais de la voir elle mourrait ».
C’est ce qui m’amène à vous faire le récit suivant, dont je n’ai, pour une fois, que très peu enjolivé la réalité. Elle m’était livrée toute entière sous sa forme brut, il n’y avait qu’à écouter, voir, et ressentir la comédie humaine. Je dirai même mieux : la contempler. 

      

           J’ai dû freiner sec pour stopper mon vélo dans cette rue en pente. Une rue répondant au nom évocateur de « Beauvoisine ». Une délicieuse association de mots, un décalage verbal sans accrocher l’oreille autrement que par le claquement du masculin « beau », et du féminin « voisine ». Les repères brouillés.
J’ai freiné sec, car une échoppe m’a forcée à le faire. Avant de voir ce qui se tenait à  l’intérieur de la vitrine, c’est d’abord un cri qui m’a fait tourné la tête : le propriétaire d’un chien tirait sur la laisse du cabot en criant « non ! non ! NON ! », car le meilleur ami de l’homme était en train de se soulager sur des cartons contenant des livres, disposés sur le trottoir selon une anarchie organisée par le libraire lui même. Et puis j’ai vu la vitrine. Et surtout, aperçu l’intérieur. La caverne d’Ali Baba existe, je l’ai rencontrée. La bicyclette sur sa béquille, je m’approche de l’entrée, exiguë, et découvre l’antre de la littérature d’occasion rouennaise : le bouquiniste Joseph Trotta. On dit parfois, de certaines caves à vin de la région de St Emilion, qu’on peut y faire un « signe de croix » en rentrant à l’intérieur. Je l’ai entendu également de la bouche de quelques viticulteurs cognaçais, parlant même du « paradis » pour nommer les chais de vieillissement de leurs précieuses eaux de vie (autre expression délicieuse, vous en conviendrez…). Si tenté qu’une librairie d’occasion puisse être un temple, ou une église, ou une chapelle, on pourrait faire la même chose au 148, rue Beauvoisine à Rouen. Inimaginable. Le cou peut souffrir d’un torticolis en découvrant l’ordonnancement de la boutique : des livres par centaines, par milliers, dans un amoncellement, un fatras, un empilement serré, jusqu’au plafond lui même, couvert d’affiches. Dans une pièce que vous et moi considéreriez comme un salon ou une salle à manger, des tonnes de livres, par colonnes de quatre mètres de hauteur. Le bureau de Gaston Lagaffe, mais sans le courrier en retard, juste des livres. Des murs entiers. Des livres de poches, des livres brochés, des partitions musicales, des revues, des manuels de savoir vivre du XIXè siècle (dont un excellent : « manuel de savoir vivre des adolescents » que j’avais envie d’envoyer à quelque candidat à l’élection présidentielle…), des livres d’art, des romans, des essais, des livres d’histoire, bref, tout, dans le désordre, et parfois dans un agencement que seul probablement son propriétaire doit maîtriser. J’étais sans voix, paradoxe dans ce qui ressemblait à la "Jérusalem" des livres, la « Mecque » des mots. 


          Mais ce n’est pas tout… Dans le couloir d’entrée, qui servait aussi de pièce principale, je ne pouvais avancer plus à fond dans ce lieu : un homme, claudiquant avec sa béquille, voulait sortir au moment où j’entrais. A moins de déplacer deux ou trois piles d’une centaine de livres, impossible de se retourner ou de passer à deux de front. Comme l’homme avait des difficultés pour se déplacer, et que moi je n’en ai pas, j’ai reculé (impossible de faire demi-tour) dehors, et j’ai attendu qu’il sorte. Je dis bien attendu, car il a mis le temps, son handicap le gênait vraiment.
Là, sur le trottoir, s’engage un dialogue aussi savoureux qu’inattendu, car en plus de difficultés à marcher, l’homme, d’une bonne quarantaine d’année (mais il faisait plus que son âge), avait des problèmes d’élocution.
- « excusez-moi, monsieur, de vous avoir fait attendre, mais ces chaussures orthopédiques ne me vont pas, et j’ai encore du mal à me déplacer », dit-il, en se tordant la bouche pour s’exprimer. Je lui réponds qu’il n’y a aucun problème, je ne suis pas aux pièces, et que de toute façon, vu la taille du couloir, on n’a pas le choix ! Et là, l’homme se met à me raconter son accident cérébral, trente-cinq mois plus tôt, qui le laissait hémiplégique, et surtout sans parole pendant trente jours.
- « vous vous rendez compte ? Un mois sans pouvoir parler, et sans savoir si je reparlerai un jour ! Mais je n’étais pas sourd, j’entendais les médecins qui se demandaient si je retrouverais la parole… Et je ne pouvais rien dire ».
J’opinais du bonnet, ne sachant pas comment réagir autrement que par un « hum, hum » un peu gêné, que dire dans ces cas là ? Il ne me laissa pas longtemps dans l’embarras :
« alors depuis que j’ai retrouvé la parole, j’en profite d’une autre manière, j’ai envie de parler. J’ai envie des mots ! C’est pour ça que je viens ici, car ils sont là, les mots… »
Ca tombe sous le sens. Ou sous le charme, c’est selon. Des milliards de mots silencieux retirés entre les milliards de pages agglutinées dans cette librairie, il fallait que quelqu’un les disent, à voix haute. Quoi de mieux qu’un ancien muet sur le chemin de la rémission pour les faire entendre ? Un ancien muet cabossé et claudiquant sur ses trois jambes. Il fallait encore que quelqu’un entende ça…
Après les remerciements polis d’usage chez les hommes de parole, nous nous sommes quittés sur ce trottoir, en bons voisins (je n’habite pas le quartier), et je me suis enfoncé dans le fameux couloir sombre aux odeurs de livres moisis, de poussières de reliures pleine peau, à l’encre surannée. Dans un recoin, un homme fredonnait une partition de Litz : il était assis sur une pile de livres, pas moyen d’y loger une chaise, ou même un tabouret. Au fond, un rideau crasseux semblait cacher l’entrée d’un infra-monde. J’étais intrigué : la boutique continuait-elle encore derrière ? Une caverne secrète rejoignait-elle le pays des livres et des mots ? Un mausolée à la gloire des auteurs ? Y avait-il une salle de lecture, où quelques aficionados triés sur le volet avaient leur carte de membre du club ?
Rien de tout cela : ma curiosité fut satisfaite, lorsque j’ai vu sortir de là un homme barbu, chevelu, coiffé d’une sorte de béret à l’envers et vêtu d’une chemise d’un bleu douteux : le libraire en personne, ogre des contes pour enfants, cow-boy des bouquins, alchimiste des pages jaunies, flibustier des revues écornées. Il me regarda, saisit mon étonnement, y devina probablement une question, et dit :
- « samedi prochain, il y a une vente spéciale : je vends des livres à dix euros le mètre. J’ai vingt-sept caisses à écouler, alors vous pouvez y aller hein ! »

        Des livres au mètre… Je connaissais la bière au mètre (ou le pastis, vers Toulouse), le tissu au mètre, mais les livres au mètre, on ne m’avait jamais fait le coup.
Le poids des mots a désormais son unité de mesure : le mètre. Il tapisse les murs et le plafond de cette antre de la culture, duquel j’ai fini par m’arracher, l’expression est encore faible. « Amen », est le seul mot qui me soit venu alors.




(pour Martine I., la plus occitane des libraires d'Angoulême. Si tu ne ranges pas ta boutique, tu finiras comme lui !)

 

par Fred Sabourin publié dans : étonnement
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Jeudi 5 avril 2007

                               Un héros en pull-over

           

         « En avril, ne te découvre pas d’un fil », qui n’a pas déjà reçu ce conseil avisé de nos grand-mères ? Les petits matins d’avril à Rouen sont très bleus et inondés de soleil, mais aussi très frais : le vent du nord fait de la résistance. Le petit garçon qui attendait que sa maman ouvre la porte de la « Twingo » portait un sac d’école sur le dos. Il devait avoir neuf ans, pas plus. Il était dehors, peu avant huit heures, vêtu d’un simple pull-over rouge à grosses côtes. Sa mère, quadragénaire pressée et préoccupée, lui dit en constatant qu’il n’avait rien d’autre sur lui : « tu ne mets pas de manteau ? Il fait frais pourtant, chéri ». Le gamin répond, moitié assuré, moitié inquiet : «ben  non, je n’ai pas froid », comme si il craignait que l’autorité maternelle ne l’oblige à retourner à la maison chercher de quoi se couvrir. La porte de la « Twingo » s’ouvre et l’enfant monte avec son cartable, et le pull.


      Il part à l’école en pull… Non madame, bien sûr que non il n’a pas froid ! Même si il ressent un peu la fraîcheur que son audace doit lui fait assumer (il ne faisait vraiment pas chaud), votre petit garçon ne veut pas du manteau qui pourtant ne serait pas superflu. Il n’en veut pas, car il veut aller à l’école en pull, c’est tout. D’abord parce qu’on est mercredi et que le mercredi il n’y a qu’une demi journée, alors si il a froid vers midi ce n’est pas grave, il rentrera de toute façon à la maison se réchauffer devant les dessins animés de l’après midi, avec une bonne tartine de chocolat. Et puis surtout, le petit garçon part à l’école en pull-over parce que c’est pour lui le début d’une aventure ! Une liberté qui se conquiert peu à peu, comme si il enfreignait la loi maternelle et hivernale, le diktat de la météo qui nous fait enfiler ces grosses doudounes ou blousons en draps de laine, dans lesquels, c’est bien connu, on est boudinés et mal à l’aise. Le petit garçon part en pull car c’est un petit homme et il veut que ça se sache ! Il sait aussi que ses copains feront pareil, ils l’ont dit hier à cinq heures en quittant la cour : « eh ! machin ! demain, tu viens en pull, hein ?On vient tous en pull, il fait beau ! ». Lui était rentré un peu inquiet, il se demandait si il aurait l’autorisation de le faire, si ça mère n’allait pas lui dire : « ça ne va pas non ? Tu as vu la température ? Tu veux être malade avant les vacances ? ».
Arriver en pull à l’école au début du printemps, c’est l’assurance de commencer tout de suite une partie de foot ou de contrebandiers sans avoir à porter son manteau dans la classe, où il perdrait du temps et où, peut-être, l’instituteur lui demanderait : « tiens Clément bonjour, tu tombes bien, n’enlèves pas ton manteau, va plutôt me chercher des craies chez Mme Dufour pour la classe de tout à l’heure, car il n’y en a plus et j’ai oublié d’en prendre », ce qui le ferait passer pour un fayot aux yeux de ses copains et surtout il raterait la composition des équipes.
Arriver en pull à l’école au début du printemps, même si en effet le temps est frisquet, c’est l’assurance de faire « comme si j’habitais en ville », privilège de ceux qui n’ont que quelques centaines de mètres à faire pour retourner chez eux, si par hasard le temps venait à changer, le privilège honteux des externes qui rentrent manger chez maman et ajustent en toutes circonstances leur tenue aux caprices de la météo : il pleut le matin, manteau ; il fait beau l’après midi, je viens en pull… Le demi pensionnaire doit quant à lui assumer les choix fait depuis la veille en regardant la météo après le journal télévisé et ce jusqu’au lendemain soir, avec le risque d’avoir trop chaud, ou trop froid. Rendez-vous compte le temps que cela représente pour l’enfant de neuf ans : prévoir à 24 heures… ! Un monde.
Aller à l’école en pull au début du printemps même si il fait encore frisquet, c’est surtout l’occasion pour le petit garçon de passer pour un héros : « ça assure », le coup du type qui n’a pas peur d’avoir froid ou de se mouiller, ça épate les copains (ceux qui n’ont pas osé) et surtout les filles, encore emmitouflées dans des duffle-coat Cyrillus, Tex ou Soft Grey, avec un chèche multicolore trop grand enroulé trois ou quatre fois autour de leur cou fragile. Pfff… les poules mouillées.


       Quand on est un petit garçon de neuf ans dans la cour de l’école, en pull-over au début d’un beau printemps mais frisquet, on préfère cacher sa chair de poule en tirant maladroitement sur ses manches plutôt que de montrer qu’on est pas une graine de héros. « Tu ne mets pas de manteau ? Il fait frais pourtant, chéri », disait la maman de ce petit garçon en montant dans la voiture. Non, madame, il ne le met pas car votre fils a changé : en manteau c’est votre petit garçon. En pull-over c’est un homme.

Et en cravates, c'est pas mal non plus... Ces héros-là viennent de Bangalore (Inde), de l'orphelinat Don Bosco. Les demoiselles n'ont qu'à bien se tenir !

 

 

par Fred Sabourin publié dans : étonnement
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Lundi 2 avril 2007

                    Grain de sable et goutte d’écume

          Il était une fois un grain de sable, sur une plage au printemps. Il se lamentait tout le jour de n’être qu’un grain de sable. « Je suis si petit au milieu de tous les autres, personne ne me remarque, nous sommes tellement nombreux ! On me foule du pied, le vent m’arrache du sol où je suis né, les animaux me souillent, et les hommes se plaignent que je leur colle à la peau en envahissant  leurs chaussures… ». Le seul moment où il attirait l’attention, c’était quand il bloquait les rouages d’une mécanique humaine d’ordinaire bien huilée. Le grain de sable qui bloque tout, le petit frère du cailloux dans la godasse. Une serrure, une machine, un cœur, un corps, un roulement à billes : un seul grain de sable et tout s’arrête. Il pensait à ses camarades emprisonnés dans un flacon emporté par des vacanciers, pour caler une bougie sur la table basse d’un appartement triste dans une banlieue quelconque. Il avait encore la chance d’être en liberté.


Au bout de la terre sèche, il y avait une goutte d’écume de mer. Tantôt bleue, grise ou verte, elle était souvent blanche. Recouvrant le varech et les corps bronzés, aux senteurs de monoï. Elle se croyait inutile, et mouillait de ses larmes la plage où rien ne lui faisait envie. « Je ne suis qu’une goutte d’eau dans la mer », disait-elle, « si seulement je voyais une bouteille contenant un message, je pourrais au moins me distraire avec un peu de lecture ! Et me rendre utile en l’acheminant vers son destinataire ». A peine avait-elle finit de penser qu'une nouvelle vague la projetait avec force sur le sable. Flux et reflux sans cesse. Jours. Nuits. Lunes. Soleil. Tempête. Calme. Pétrole aussi, parfois, de nuits noires et gluantes qui durent toute une saison.
Un jour, un rouleau de vagues féroces l’emporta plus loin que la grève, et elle se trouva nez à nez avec le grain de sable qui bloquait la circulation. Elle trouva la situation cocasse, amusante, et pour tout dire, attendrissante. Enfin un peu de changement ! « Qu’est-ce que vous faites là ? Vous ne voyez pas que vous bloquez le passage ? », dit la blanche goutte d’écume. « Je ne m’amuse pas, qu’est-ce que vous croyez ?! Je me fais remarquer mais tout le monde râle encore contre moi ! », lui répondit le grain de sable. « Je peine à trouver ma place au soleil au milieu de tous ces gogos qui viennent s’étendre sur moi en se plaignant que je me glisse partout : sous leurs pieds, dans leurs maillots, dans les pages de leurs livres, dans le numérique de leurs appareils photos ou de leurs téléphones portables». La goutte d’écume lui dit alors : « je peux peut-être vous aider ? Je ne sers pas à grand chose habituellement, hormis participer à l’éternel recommencement des marées. Les grandes et les petites. Voulez-vous que j’essuie  vos larmes de ma blanche mousse ? Vous me sécherez les cheveux, ensuite…», dit-elle en rougissant, un peu. Le grain de sable rosit, beaucoup. Il ne savait plus où se mettre. On ne lui avait jamais parlé comme ça… Trop d’égard d’un seul coup, sans prévenir, il y a de quoi avoir un peu peur. Il regarda la blanche goutte d’écume au fond des yeux. Ils étaient bleus, et cela le surpris. Il compris que c’était la mer elle même, des mers, qui lui envoyaient cette compagnie humide mais douce, aux parfums iodés, pour le soigner, peut-être. « Une thalasso thérapie ? Pourquoi lui faire confiance, à elle plus qu’à une autre » pensa-t-il en lui même. « Et pourquoi pas ? » lui dit-elle de ses yeux…

 


Il la laissa s’approcher, le prendre par la main. Fermant les yeux, aspirant l’air du large, ils n’entendirent plus que le murmure d’une brise légère, le son mécanique des activités humaines leur paraissant de plus en plus lointain. « Je crois que je pourrais vous aimer », dit le grain de sable à la goutte d’écume, qui ne répondit rien. Elle regarda vers le large et vit ses copines les étoiles de mer lui faire des clins d’œil. Dans le ciel, la lune s’était levée, attirant les vagues vers le reflux de la marée. « Moi aussi », murmura-t-elle.
Et alors, tout devint de nouveau possible...  

 



 

 

par Fred Sabourin publié dans : émerveillement
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Mardi 27 mars 2007

                                                           Les yeux d’Hélène

           

          Il existe peut-être un seul avantage pour un chômeur : il peut aller à la FNAC quand les autres n’y vont pas, par exemple un mardi matin entre 10h et 11h… La première fois, il culpabilise, il a des scrupules, il se dit que non, quand même, il ferait mieux de… Et puis il faut avoir le grand courage d’en ressortir sans avoir rien acheté, surtout si il fait partie de la grande classe supérieure des chômeurs, les « non indemnisés ».  Autant dire qu’entre la culture et la nourriture, il faut choisir. Pourtant, il aurait tort de se priver d’une telle bibliothèque – discothèque… Alors il y retourne. Pour voir.
La FNAC de la ville normande où j’habite en ce moment possède des escalators pour y arriver. Je veux dire qu’il faut « descendre » dans cet antre de la culture qui s’échange contre menue monnaie. L’escalator « montant » est en panne, en réparation. Je prends les escaliers, mais ça c’est une habitude, je n’aime pas me « faire porter par le système ». Une dame âgée monte aussi, tenue bras dessus bras dessous par une autre dame, légèrement moins âgée : quelque chose me dit que ça doit être sa fille. Il arrive un moment où 20 ans d’écart ne veut plus rien dire. Comme je suis coincé derrière elles et que je n’ai aucunement l’intention de les bousculer (je ne suis pas un hooligan), je monte à leur rythme. Je devrais dire à son rythme, car c’est la vieille dame qui donne le « la ». J’entends la conversation : elle dit qu’elle est mal chaussée, que ce n’est pas pratique pour monter les marches. L’autre femme lui dit, d’une ton qui n’est ni réprobateur ni trop mielleux, qu’elle a des chaussures neuves chez elle, mais « il faut toujours que tu mettes ces vieilles godasses » (le tutoiement est un signe : elles sont bien de la même famille…). Alors la petite mamie ratatinée par l’effort de ces 25 ou 30 marches qui représentent pour elle un sommet alpin, lâche simplement : « ben oui ».
Ben oui. C’est exactement ce qui me vient à l’esprit en sortant, enfin, du trou de la FNAC. Un livre sous le bras. De poche bien sûr. Sur la couverture, une jeune et jolie femme répondant au nom d’Hélène Grimaud. Le titre Leçons particulières , me laisse deviner un printemps radieux. Je regarde s’éloigner la vielle dame et son soutient. Le ciel est azuréen, les yeux d’Hélène Grimaud sont verts comme l’amour. Les « leçons particulières » commencent par une palette de couleurs. Le vieillesse n’est qu’un état d’esprit, me dis-je, enfourchant ma bécane. Bleue.
Changer de chaussures, acheter un livre, sentir son corps.
Et contempler au dessus de la mer et des toitures, les yeux d’Hélène, les yeux d’Hélène, les yeux d’Hélène…


Pour N........e,  estime et reconnaissance... Pour David aussi, pour cette photo "papillon" qui n’appelle pas d’autre commentaire que la contemplation.



par Fred Sabourin publié dans : émerveillement
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Vendredi 23 mars 2007

             « Ce soir mon petit garçon, mon enfant, mon amour… »
(Serge Reggiani)

        Ma bicyclette bleue (je ne suis pour rien dans le choix de la couleur !) s’arrête au feu au bout d’une petite rue semi piétonne. A côté de moi passe un enfant, environ quatre ans, dont le bras tendu remonte jusqu’à sa maman, bottée de cuir et vêtue d’un trench à la mode. L’enfant me regarde, sans sourire, comme si il portait le poids d’une journée à l’usine sous la férule d’un chef d’équipe tyrannique. Il se tord pourtant le cou vers mon deux roues, nos yeux se croisent et je lui souris en essayant de me faire une tête aimable (ça doit être possible...) sans effrayer le marmot en doudoune rouge bonnet rayé multicolore. Pour montrer que je ne suis pas un ogre sur pneumatiques, je fais retentir le grelot de ma sonnette, un léger ding-ding que je juge sympathique. Toujours pas l’ombre d’un sourire. Peut-être est-il sourd, me dis-je...
L’enfant, sa doudoune, son bonnet et sa mère s’arrêtent devant le passage pour piétons et attendent le petit bonhomme vert. C’est le moment que maman choisi pour se pencher vers l’enfant, lui dire des mots que je devine gentils mais que je n’entends pas, je suis trop loin et il y a trop de bruit. Le geste suivant me met sur la voie : elle lui donne un baiser sur la bouche.
A cet instant, mon instinct de père se demande qui je désirerais le plus être : l’enfant embrassé ou la maman réconfortant son fils, aux apparences si tristes ?
Mon sémaphore passe au vert, leur petit bonhomme aussi : je ne démarre pas tout de suite, pris dans les bras de la rêverie. Je vois le petit garçon faire de grandes enjambées pour ne marcher que sur les bandes blanches, le bitume doit représenter pour lui le vide d’un abîme cruel rempli de monstres…
A cet instant précis, appuyant sur le pédalier de mon vélo bleu, je sais qui je voudrais être : celui qui lui prendrait la main de l’autre côté, car ses jambes trop petites ne tiendront pas jusqu’au bout du passage…

        Après ça je me suis arrêté à la boulangerie, toujours la même (sauf le mercredi parce que la boulangère doit avoir des enfants et elle ferme la boutique ce jour là. C’est une déduction comme une autre !). Comme il y avait du monde et que j’étais bien parti pour rêvasser, les mains dans les poches de mon caban, j’ai regardé le décor au dessus des paniers à pains. Et j’ai lu cette phrase délicieuse, autant que les éclairs au chocolat qui me faisaient de l’oeil : « spécialité de pains spéciaux ». Je suis sorti avec, comme d’habitude, une baguette « ordinaire », parce qu’elles sont moins chères, mais j’avais le sentiment de vivre une fin de journée « très spéciale »…




 

par Fred Sabourin publié dans : émerveillement
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