Lazare est mort !
Il était venu à pied du nord de l’Italie à l’âge de neuf ans et demi, pour gagner la France qu’il considérait comme « un paradis ». A
dix-sept, à l’automne 1914, il triche sur son âge pour pouvoir s’engager au 4è Régiment de Marche de la Légion Etrangère. Ca use les souliers. Il voulait défendre la France, « parce
qu’elle m’avait donné à manger ». Il fut envoyé sur le front de l’Argonne, à bouffer des pommes de terre et des fayots pourris, sous la mitraille. « Vous tirez sur des pères de
famille, c’est complètement idiot la guerre », dira-t-il plus tard. Encore un homme personnifiant le bon sens qui vient de s’éteindre.
Lazare Ponticelli, ancien poilu de 110 ans, est mort aujourd’hui, et la République toute entière se penche sur le lit
du défunt, religieusement. Il y a des funérailles nationales en perspectives, et il y aura du beau monde au premier rang dans l’église St Louis des Invalides.
Du beau linge, qui est dans de salles draps. Cette même République des Préfets, nommés par qui on sait, pour faire
appliquer les lois de la République, comme celle-ci par exemple : au Cheylard, un bled paumé de l’Ardèche, une jeune Sénégalaise de trente ans vient d’échapper de peu au charter pour Dakar.
Le médecin du centre de rétention de Lyon a jugé son état « préoccupant », et en tout cas incompatible avec un vol normal. Elle est invalide à 80% suite à une chute d’échelle mal
soignée il y a six ans, chez sa belle-mère qui la traitait comme une servante. Marietou (c’est son prénom) est… petite fille de Tirailleur sénégalais tombé pour la France.
Rompez les rangs !
Comme un certain Galiléen il y deux milles ans en Palestine, on a parfois envie de crier :
« Lazare ! Viens dehors ! »
par Fred Sabourin
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Je suis allé me poser le cul sur une chaise, contre la vitre du
bar…
(Blaise Cendrars)
Chose promise, chose due : voici un petit florilège de quelques rimes & proses pour respirer un peu l’air des poètes, qui, comme le
disait Baudelaire, sont « exilés sur le sol au milieu des hués ; leurs ailes de géant les empêchent de marcher ».
Que ton poème soit dans les lieux sans amour,
Où on trime, où on saigne, où on crève de froid.
Comme un air murmuré qui rend les pieds moins lourds
Un café noir au point du jour
Un ami rencontré sur le chemin de croix
Aragon, Ce que dit Elsa

Complet blanc
Je me promène sur le pont dans mon complet blanc acheté à Dakar.
Aux pieds j’ai mes espadrilles achetées à Villa Garcia.
Je tiens à la main mon bonnet basque rapporté de Biarritz.
Mes poches sont pleines de Caporal Ordinaire.
De temps en temps je flaire mon étui en bois de Russie.
Je fais sonner des sous dans ma poche et une livre sterling en or.
J’ai mon gros mouchoir calabrais et des allumettes de cire, de ces grosses que l’on ne trouve qu’à Londres.
Je suis propre, lavé, frotté plus que le pont.
Heureux comme un roi
Riche comme un milliardaire
Libre comme un homme.
Blaise Cendrars, Feuilles de route, I : le Formose. 1924.
L’albatros
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage
Le navire glissant sur des gouffres amers.
A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle gueule,
L’autre mime en boitant l’infirme qui volait !
Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
Charles Baudelaire
par Fred Sabourin
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Brèves de
comptoir
Ah ! La politique locale à la veille des élections municipales et cantonales ! Comme un marron glacé, on s’en pourlèche les
babines de plaisir…
Michel Barnier, après avoir nettoyé ses souliers crottés au salon de l’Agriculture, est venu les traîner dans la boue ardéchoise, mais il a de la chance : il a tant venté ici depuis trois
jours que tout est sec comme la langue d’un pendu. Et puis le jeune candidat Uèmepé à la mairie de Privas lui a réservé la visite du fleuron de la châtaigne en Ardèche et même dans le
monde : l’usine Clément Faugier, propre comme un sou neuf.
La presse était prévenue : il ne fallait prévenir personne, de peur que des manifestants anti-OGM viennent troubler l’ordre public d’une visite amicale au benjamin des candidats en Ardèche
(29 ans), qui tient à prouver ainsi que malgré son jeune âge, « il a le bras long, et des relations ». Qu’il en profite, le sus dit Barnier est donné partant en cas de remaniement
ministériel, qui aura très sûrement lieu malgré les « promesses » du Très Haut de la République (qui n’en sera pas à un revirement de veste près).
On ne prévient personne donc, inutile, le canard local « Dauphiné Libéré » s’en était chargé deux jours auparavant. Arrivé à l’usine Faugier à l’heure dite pour le point presse avec le
ministre, sortant de ma voiture, une C3 blanche avec trois hommes à bord m’intercepte rapidement. Où allez-vous comme ça ? – Stupéfaction et surprise. Je reprends mes esprits,
flairant un mauvais coup :
Mais vous êtes qui, d’abord ? - La Police, Monsieur. – La Police ?? Et bien, je vais faire mon métier de journaliste, je vais à la conférence de presse du
ministre qui visite actuellement l’usine. Et j’ajoute, non sans malice : - je ne suis pas un militant anti-OGM si c’est ce que vous craignez…
Il est vrai que coiffé de mon bonnet marine, en caban révolutionnaire, écharpe rouge, on aurait pu le croire.
Les flics, amis du jeune candidat à la mairie de Privas donc, ont ajouté de me mêler de ce qui me regarde, ce que je me suis empressé de faire, puisque j’étais là pour ça, et non pour taper la
causette avec les cow-boys fringants.
On a en plus mangé des fondants au marron (un petit plaisir gustatif à tuer sa mère), et des toasts à la tapenade (à tuer son père). J’ai une fois de plus sacrifié ma famille sur l’autel des
produits culinaires qui rendent ces happening sympathiques, au fond.
Vive la République ! Vive la France !
Restez en ligne : le printemps des poètes débute ce ouikende. On ne va pas s’en priver non plus…
par Fred Sabourin
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